Hannibalturm ou le silence des zéros

Dix jours se sont écoulés depuis cette sale journée et je trouve enfin la motivation de venir vous la raconter ici. Alors soyons francs: je ne suis pas fière des bêtises que nous avons alignées ce jour-là, mais disons que si nos mésaventures peuvent servir aux suivants pour ne pas faire les mêmes, tout n’aura pas été perdu. Alors commençons par la fin pour anéantir tout suspens: nous sommes arrivés à la voiture en excellente forme physique, psychique un peu moins, surtout en ce qui me concerne, et juste avant la tombée de la nuit. Tout est bien qui fini bien, comme dirait l’autre.

L’aventure avait pourtant commencé sous les meilleures hospices. Après un week-end super à Andermatt, nous avions encore pris le lundi de congé pour profiter de venir faire Conquest of Paradise, habituellement sur-fréquentée les week-ends. On sait qu’on est un peu limite dans le niveau, mais on a pas mal grimpé ces derniers temps et on se dit que sur un malentendu, ça pourrait passer. Il fait beau, y a pas un chat. On arrive au bas de la voie et on s’équipe. L’escalade est magnifique, Pål s’occupe des longueurs difficiles et moi des plus faciles, l’itinéraire est facile à trouver. Même la longueur en 6a+ se passe super bien, on est trop contents en arrivant en haut. On fait des photos sur le fameux banc, on est surs que le gros de la journée est derrière nous et on prend le temps de pique-niquer, tranquilles.

On décide de descendre par la ligne de rappel indépendante qui est annoncée être à l’est. Le premier relai est visible du sommet avec l’inscription « Abseil 27m », je m’élance l’esprit léger. Arrivée à 30m, je scrute à gauche et à droite pour trouver le relai suivant.  La suite est fortement en dévers et je sait que mon relais doit  être au dessus. Je cherche vainement pendant 45 minutes, puis je me décide à appeler un copain guide, peut-être qu’il a déjà passé par là. Pas de réponse. J’appelle Vincent. Il ne peut pas m’aider mais tente de joindre un pote. Je raccroche et c’est Manu qui me rappelle. Bref, je suis pendue dans ma corde comme une bécasse au téléphone avec des gens adorables qui essaient de me trouver mon p…tain de relai à distance. Finalement je laisse tomber, j’arrive assez facilement à remonter au sommet et on descend par les rappels de la face sud, là où nous sommes arrivés.

Je n’ai plus trop envie de descendre en premier, Pål s’y colle. Le premier rappel nous ramène à R4 de Conquest of Paradise, sans soucis. On rigole de notre mésaventure que l’on croit terminée. On ressort le topo qui dit de prendre les relais de la voie FamGni, plus directe. OK ! Rappel suivant jusqu’à R2 de FamGni. Là, quand on veut rappeler la corde, ça coince. Mais après quelques manipulations, on arrive à la récupérer. Pål repart. Très vite je ne le voit plus, il y a un immense surplomb quelques mètres en dessous. Je trouve qu’il met vraiment long à libérer la corde… mais finalement je peux m’installer et descendre à mon tour. Je vérifie tous mon système plusieurs fois parce que je sens que je suis fatiguée et que c’est pas le moment de faire une connerie.

J’arrive au relai, le prochain rappel devrait nous amener sur la vire du départ. Pål me raconte qu’il a eu du mal à trouver un relai, qu’il a fait des grand mouvement de balancier pour trouver celui-là. En tout cas il était long, il ne reste que 3-4 mètres de notre corde de 60. Néanmoins on sent la fin, j’ai hâte d’en terminer. On tire sur le brin de corde et elle se coince à nouveau. Cette fois le deuxième brin à déjà filé plus haut, il pend quelques mètres au dessus de nos têtes, sous le surplomb. On essaie de le décoincer en tirant comme des zouaves. On tente même de faire un mouflage pour avoir plus de force, mais rien n’y fait. Vu d’ici, la vire salvatrice ne parait pas si loin, et Pål propose de fixer le bout de corde à notre relai, de descendre dessus jusqu’à son bout et de finir en désescalade. J’ai vaguement le topo des autres voies en tête et même si je ne sais pas très bien où nous sommes, je me rappelle que les premières longueurs de toutes les voies sont autour du 5b-5c… Il me semble que la chose la plus raisonnable à faire serait d’appeler les secours, mais il y a un « je ne sais quoi » qui me dit qu’on devrait se sortir de ce mauvais pas tout seuls. C’est la honte franchement, appeler parce qu’on est coincé à 25 mètres du chemin …

[Edit de la rédaction, deux jours plus tard, solution trouvée grâce à mon idole Stefano, non mais bordel pourquoi est-ce qu’on a pas été foutu d’y penser ???? on aurait dû couper le bout de corde, au lieu de le fixer au relai. On aurait ainsi pu descendre de spits en spits, même avec les 8-10m qu’on avait. Je me sens tellement débile de ne pas y avoir pensé]

Donc on se décide de descendre sur notre corde, préalablement fixée avec une magnifique clé de bloquage faite avec amour et un peu de rage aussi. Quand j’arrive en bout de corde, Pål s’est déjà détaché et commence la désescalade. Ca me rend malade de le voir dans cette paroi sans corde, j’arrête de le regarder et me détache à mon tour. Il est d’un calme olympien et me montre chaque prise de main, de pied. On met tout ce qui nous reste de cordelettes dans les spits ou les pitons que nous croisons. Bizarrement je ne suis pas hystérique comme je l’ai déjà été dans des situations malcommodes. Là c’est un cran au dessus. Je suis calme, concentrée, comme si mon cerveau savait que ce n’était pas le moment de péter un cable. La vire se rapproche. Les dernier mètres… ouf, on y est. Décompensation totale, chaudes larmes, trop contente d’être là. Pål est énervé d’avoir perdu une corde, moi j’en ai rien à fiche. On finit ce qu’il nous reste à boire en on descend à la voiture. On n’a pas de frontale et on presse un peu le pas pour arriver de jour.

On s’arrête à Fully chercher notre chien chez Ben et Tanina, qui nous réchauffent le cœur avec leur amitié et un excellent souper, les carottes du jardin de tonton avait un goût spécial ce soir là.

Voilà les enseignements de cette journée:

  • la voie était surement un poil au dessus de notre niveau
  • Le deuxième relai de la ligne de rappels indépendante est beaucoup plus au sud que ce que je cherchais. J’avais pris deux topos sur 3, c’est le 3ème qui m’aurait été utile https://www.filidor.ch/Images/Book/bsp_plaisir_ost_2015.pdf
  • mieux vaut appeler les secours et passer pour un plouc que se tuer
  • quand tu crois que tu as pensé à toutes les solutions et ben pense encore, y en a une autre
  • Elise a du soucis à se faire: je vais bientôt la battre en terme de matériel abandonné/perdu en montagne. La compétition bat son plein !
  • maintenant que j’ai désescaladé du 5b sans corde, je n’ai plus le droit de pleurnicher dans du 3 avec une corde (c’est Pål qui le dit …)
  • on a les meilleures amis du monde: merci Vincent, Manu, Ben, Tanina, Stefano. Désolé de vous avoir pourri votre journée ;-D

 

 

2 réflexions sur “Hannibalturm ou le silence des zéros

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